synesthésie

 

Le goût de la prune vous évoque-t-il un triangle isocèle ? À l’écoute des trois premières mesures de « La chevauchée des Walkyries » de Richard Wagner percevez-vous un dégradé de couleur allant d’un pourpre granuleux à un indigo opaque ?

La réponse à ces questions un peu saugrenues est sûrement : non, pourtant c’est ainsi que les synesthètes perçoivent le monde.

 

Qu’est-ce que la synesthésie ?

 

La synesthésie est un phénomène neurologique induisant l’association de deux ou plusieurs sens. Elle traduit la perception d’un stimulus à laquelle viennent s’ajouter des caractéristiques supplémentaires. Par exemple, la perception d’un goût pourra provoquer celle d’une forme.

À l’heure actuelle, près de 61 types d’union sensorielle ont été décrits. Les plus fréquentes sont les mélanges entre l’unité de base de l’écriture (graphème) et la couleur, le goût et la forme et la musique et la couleur.

Voici par exemple, comment pourrait être la vision d’un synesthète graphème-couleur :

Synesthesie

Au moins une personne sur 2000 serait synesthète, mais il est probable que la grande majorité d’entre elles s’ignorent. En effet, ces marieurs de sens ne souffrent d’aucune pathologie et d’aucune anomalie du système nerveux. Leur synesthésie s’est développée en même temps que leurs autres sens au cours de l’enfance comme souvent pour les membres de leur famille (parents, frères et soeurs). Cette autre vision du monde parait naturelle à ces personnes car elles n’ont souvent pas conscience de leur particularité, ce qui rend leur détection extrêmement difficile. Tour comme nous n’aurions pas penser à consulter un médecin parce que pour nous le ciel est bleu, un synesthète n’aura pas non plus l’idée de consulter quelqu’un parce que pour lui la lettre « A » est rouge.

 

Ce phénomène n’a donc aucun rapport avec une quelconque forme d’hallucination ?

 

NuancierBien que ces deux phénomènes semblent avoir des points communs, la synesthésie ne fait pas partie de ces troubles. Le phénomène synesthésique se déclenche lors de la perception d’un stimulus alors qu’une hallucination est une perception sans stimulus à percevoir.
De plus, cette union est automatique et stable. La perception d’un stimulus précis s’associera toujours avec les mêmes caractéristiques supplémentaires. Cette association se fera de façon automatique, sans effort conscient. Pour un synesthète associant les graphèmes et les couleurs, la vision d’une lettre ou d’un chiffre s’accompagnera toujours de la vision de la couleur qui lui est associée. Cette couleur évoquée est précise et unique en terme de teinte, de luminosité, de saturation, voire de texture. Toutes ces particularités permettent d’affirmer que la synesthésie n’est pas une forme d’hallucination.

 

Comment expliquer ce phénomène ? Quels en sont les mécanismes ?

 

La synesthésie est étudiée depuis la fin du XIXe siècle. La présence de plusieurs cas au sein de différentes familles a permis de mettre en évidence une origine génétique à cette perception.

Cependant, les travaux tentant de percer les mécanismes de ces phénomènes datent d’une vingtaine d’années seulement. Ces études ont surtout étudié les personnes mêlant graphème et couleur, car cette association de sens est l’une des plus fréquentes et des plus simples à étudier.

 

Des études en neuro-imagerie fonctionnelle ont permis de constater l’activation de régions spécifiques du cerveau lors de l’expérience synesthésique. D’autres études en neuro-imagerie anatomique cette fois ont permis de mettre en évidence l’existence d’une hyper-connectivité entre ces mêmes régions cérébrales. Les structures mises en lumière par ces différentes études ont été le gyrus fusiforme (circonvolution cérébrale qui désigne des replis du cortex cérébral situé près du plancher du crâne) et les aires visuelles V4 et V8 (sous-régions du cortex visuel situé à l’arrière du crâne). Ces deux types de structures cérébrales sont impliqués dans des fonctions cérébrales différentes. Le gyrus fusiforme est impliqué dans la reconnaissance de la forme des graphèmes (lettres et chiffres), tandis que les aires visuelles V4 et V8 sont elles responsables de l’identification des couleurs. L’hyper-connectivité existante entre ces deux structures serait due à un défaut dans le développement du cerveau.

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Pour mieux comprendre en quoi consiste ce défaut, il faut au préalable savoir comment se développe normalement un cerveau. Dans les premiers stades de la vie, avant même la naissance, le futur cerveau se développe en plusieurs étapes. Très rapidement les futures cellules cérébrales vont se multiplier pour atteindre un nombre très important. Ces cellules vont ensuite migrer vers les zones pour lesquelles elles sont destinées. Une fois à leur place, elles vont créer un grand nombre de connexions les unes avec les autres. Le problème est que parmi toutes ces connexions créées, un grand nombre sont aberrantes ou inutiles. Un système correcteur va alors faire le tri dans ces connexions pour ne conserver que celles qui sont nécessaires. C’est à ce niveau qu’une particularité existerait chez les synesthètes. Une anomalie génétique modifierait l’action du correcteur, laissant en place les connexions « en trop ».

Ainsi, la forte interaction existante entre ces régions permettrait de traiter l’information perçue de façon différente. Pour un individu classique, la perception d’une lettre ou d’un chiffre impliquerait le gyrus fusiforme qui participe à la reconnaissance de la forme du caractère écrit. A contrario, pour un individu synesthète, la perception de ce même caractère impliquerait en plus du gyrus fusiforme, les aires visuelles V4 et V8 associant la forme écrite à une couleur.

 

Chaque individu synesthète fabrique-t-il ses propres combinaisons de sens ou tous les synesthètes graphème-couleur perçoivent-ils la même couleur pour la même lettre ou le même chiffre ?

 

Un Bleu-VioletLe chiffre « 1 » pourrait être associé à un halo bleu-violet pour un individu mélangeant graphème et couleur. Pour ce synesthète, la présentation répétée de ce chiffre sera toujours associée à cette couleur très caractéristique. Le lien puissant reliant ce graphème à cette couleur s’est établi au cours du développement de ses sens. Ce lien est propre à cet individu. Un autre synesthète avec le même type d’union sensorielle aura construit d’autres liens/connexions entre les différents graphèmes et les couleurs associées. La présentation de ce même chiffre à cet autre synesthète suscitera chez lui une autre couleur avec d’autres caractéristiques tout aussi précises. Ainsi chaque individu marieur de sens façonne ses propres combinaisons.

 

Comment les synesthètes vivent-ils cette particularité ?

 

Vassily Kandinsky - Yellow - Blue - Red (1925)

La synesthésie peut être perçue comme une muse créatrice, permettant de créer des oeuvres visuellement harmonieuses en fonction de la musicalité qu’elles évoquent comme ce fut le cas pour Vassily Kandinsky. Pour Franz Liszt et Michel Petrucciani, c’est la perception colorée de la musique qui guidait leurs compositions musicales. Dans certains cas, cette perception particulière du monde permet à leur possesseur de voir notre environnement d’une façon différente. Mais cette vision du monde par certains aspects peut également être ressentie plus comme une gêne que comme une chance. En effet, certains synesthètes peuvent par moment se sentir encombrés, assaillis par cette perception plus intense du monde. Leur environnement devient alors porteur d’une quantité d’informations tellement importante que le message principal en est noyé.

Au quotidien, cette perception singulière est ressentie à la fois comme une chance permettant d’associer plus facilement différents éléments entre eux ou d’accéder plus aisément à certains souvenirs, mais aussi comme un poids lorsque ce monde augmenté devient trop envahissant.

 

Peut-on parler de « perception améliorée » pour définir la synesthésie ?

 

Cerveau ColoréLa synesthésie est une autre forme de perception de notre environnement. Ce phénomène permet à leur détenteur d’unir des sens généralement distincts. La perception que ces individus ont du monde n’est pas supérieure à celle des autres, mais seulement différentes. En effet, une meilleure perception signifierait que ces individus seraient capables d’utiliser leur sens au-delà de ce que l’humain lambda est capable de faire. Or, à l’inverse de la chauve-souris qui s’oriente dans l’espace par le son ou du serpent qui détecte les variations de chaleur pour traquer sa proie, le synesthète ne surexploite pas ses sens, mais les combine d’une façon différente. On préfèrera donc parler de « perception mêlée » plutôt que de « perception améliorée ».

 

Sources : Revue neurologique – Proceedings biological sciences – Journal of neuropsychology

Sources images : WikipédiaFlickr